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TRAVAIL/TECHNIQUE (notions de base)

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L’ère de la technique

L’effondrement du monde communiste a de nombreuses causes. Mais la plus incontestable est le fait que nos sociétés, qu’elles se réclament du capitalisme ou du socialisme, sont d’abord des sociétés technocratiques. Marx avait imaginé que le machinisme allait libérer les hommes parce qu’il n’avait pas perçu toutes les contraintes que la technique fait subir à la société quand elle l’organise et la soumet à ses exigences. Que les moyens de production soient la propriété d’une minorité capitaliste ou d’un État socialiste, ce sont moins les paramètres économiques que les diktats de la technique qui emprisonnent les individus. Une fois disparue l’idéologie du citoyen soviétique travaillant pour l’avènement d’une société parfaite, l’univers technologique omniprésent se révèle dans toute sa froideur.

Un siècle après Marx, le regard le plus lucide qu’ait jeté un philosophe sur nos sociétés est peut-être celui de Martin Heidegger (1889-1976) qui, au milieu du xxe siècle, dans sa conférence « La question de la technique », a bouleversé nos représentations. N’y a-t-il pas eu des techniques depuis la nuit des temps ? Et, après tout, une centrale hydroélectrique ou même une centrale nucléaire sont-elles autre chose qu’un moulin à vent amélioré, simplement capable de produire infiniment plus d’énergie ? Heidegger s’oppose à ce raisonnement simpliste : avec les technologies du xxe siècle, les hommes ne se contentent plus d’utiliser la nature, ils la soumettent à un processus que le philosophe nomme « arraisonnement » (qui traduit le mot allemand Gestell). Alors que le moulin à vent s’inscrivait dans le mouvement de la nature, la centrale hydroélectrique soumet le fleuve à son impératif. Le fleuve n’est plus regardé que comme un pourvoyeur d’énergie. Et, par-delà le fleuve, c’est la nature en sa totalité qui se voit réduite à un simple « stock » permettant d’accroître notre production.

Pourquoi pas, après tout, si nous sommes bien les maîtres de ces dispositifs ? Mais le nazisme, qui est allé au bout de cette logique en considérant certains corps humains comme de la matière première, nous révèle tragiquement ce qui se met en œuvre : un système global que nous ne dirigeons en aucune manière, notre espèce n’étant rien de plus que l’une des dimensions de la nature soumise comme toutes les autres à ce vaste processus d’arraisonnement. Loin de maîtriser le système technicien, l’homme devient sans en être conscient le « fonctionnaire de la technique ». Et en instrumentalisant de cette façon l’être humain, la technique est en mesure de priver l’homme de son essence, à savoir de son aptitude unique à modifier profondément au cours du temps sa vision du monde, sa représentation de la réalité.

Depuis l’explosion nucléaire d’Hiroshima, le 6 août 1945, nous ne pouvons plus ignorer que nos découvertes technologiques ont la capacité de faire disparaître toute vie de la planète. Mais, entre cette date tragique et le début du xxie siècle, une autre évidence s’est imposée : même si nous avons la sagesse de ne pas recourir à nos armes les plus terrifiantes, toutes nos inventions contribuent à détruire peu à peu notre environnement. De nombreux scientifiques prophétisent une nouvelle extinction de masse qui serait beaucoup plus rapide que celles qui ont eu lieu dans un lointain passé. Alors qu’on a souvent considéré l’Anglais Francis Bacon (1561-1626) comme ayant inspiré l’idée cartésienne d’une maîtrise de la nature, ne convient-il pas de proposer une lecture écologique de sa formule : « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant » ? Et, pour contrer les excès de cette « maîtrise », ne convient-il pas de retrouver le sens de la mesure que les Grecs avaient érigé en principe sacré ?

— Philippe GRANAROLO[...]

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Écrit par

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur en classes préparatoires

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