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TROIS DISCOURS SUR LE POÈME DRAMATIQUE, Pierre Corneille Fiche de lecture

Article modifié le

Du vraisemblable au sublime

Concernant l'Histoire, le vrai, le vraisemblable, le nécessaire, Corneille affirme que l'auteur doit donner l'impression au spectateur qu'il assiste au déroulement d'une action véritable dont la catastrophe doit être reculée le plus loin possible dans l'ordonnance de la pièce (Cinna étant le plus bel exemple). Au travers des complexités et des péripéties, qui la diffèrent, et de séquences qui doivent toutes être rattachées au sujet principal – comme les seconds personnages doivent tous être placés dans un rapport étroit avec le « premier acteur » –, l'action peut ainsi aboutir à un dénouement frappant et pathétique. Toutefois, il lui faut, d'une part, être disposée afin d'impliquer le spectateur : les actions sont ainsi mises en place dans un rapport de nécessité interne qui doit impérativement mener au dénouement. Elle doit, d'autre part, faire appel aux connaissances historiques du spectateur. C'est pourquoi le recours à l'Histoire et à ses faits extraordinaires, pourvu qu'ils soient célèbres, n'aura rien d'invraisemblable (et là Corneille s'oppose à d'Aubignac). Il autorise au contraire la représentation de grandes actions qui permettent le pathétique et créent le sublime. En d'autres termes, la « vérité » de l'Histoire, en ce qu'elle a d'exceptionnel, est encore plus vraisemblable que la vraisemblance communément admise, et c'est en cela qu'elle est nécessaire et intéressante. Cependant, l'Histoire pourra elle-même être rendue plus terrible et plus admirable si l'on accentue certains traits, si l'on falsifie quelques actions, ou si l'on invente quelques personnages vraisemblables, à la condition que ces ajouts ne choquent pas la connaissance que l'on a de la fable garantie par l'Histoire.

Pour les tragédies merveilleuses, enfin, il suffira de prendre toute la mesure de la vraisemblance qui unit, dans une sorte de contrat, le public et l'auteur sur ce que l'on peut croire ou non : « Tout ce que la Fable nous dit de ses Dieux, et de ses métamorphoses, est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion commune.[...] Nous avons le droit d'inventer sur ce même modèle, et de joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes erreurs nous prêtent. L'Auditeur n'est point trompé de son attente, quand le titre du poème le prépare à n'y rien voir que d'impossible en effet ; il y trouve tout croyable, et cette première supposition faite qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se persuader du reste » (deuxième Discours).

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Par cette petite poétique en trois discours, Corneille se justifie, approfondit les questions techniques qui sous-tendent sa pratique, et dans le même temps revendique le droit de se dégager d'une finalité moralisante. En effet, si la vraisemblance doit s'accorder à l'Histoire, quitte à parfois devenir extraordinaire, sublime et, à proprement parler, invraisemblable au sens où le dirait d'Aubignac, c'est-à-dire ne convenant pas aux volontés normatives morales, esthétiques et politiques, c'est que la tragédie doit viser l'« exceptionnalité », fût-elle dégagée des préceptes convenables et capable de faire admirer des monstres, pourvu qu'ils soient grandioses. La figure de la grande Cléopâtre de Rodogune (la pièce préférée de Corneille) hante alors le texte, justifie le sublime, invite à l'extraordinaire. La poétique dégagée par les Discours permet ainsi de lever quelques interdits, en particulier en soulignant que le théâtre est d'abord une affaire technique et une question de plaisir, et qu'en tant que tel on ne doit point le censurer sous le prétexte qu'il peut faire admirer ce qui ne devrait pas l'être dans le monde.

On dira que cette position purement esthétique, qui renvoie la morale à ses études, est une sorte de paravent, que Corneille utilise pour brouiller les pistes, pour se préserver des dangers et des censeurs, et l'on n'aura pas tort. Car, en se plaçant pour ainsi dire sous le couvert de l'art, l'auteur peut se libérer des contraintes idéologiques les plus violentes, tout en montrant ce qu'il produit, sur le front de l'esthétique et des contraintes poétiques. On n'attendra donc pas de quatrième discours portant sur les valeurs et les positions politiques et morales. Corneille s'en garde bien : ses poèmes dramatiques, dûment démontés, et poétiquement commentés, parleront d'eux-mêmes, avec leurs complexités et leurs contradictions. Il deviendra alors nécessaire de sortir de l'atelier de l'artiste pour entrer dans le monde du lecteur, du sujet politique et du monde moral, au travers non point de l'utilité courtisane, mais de l'intervention théâtrale, contradictoire et polysémique. Une fois la technique décrite, il suffira de lire, de voir, d'entendre d'autres discours, ceux qui soulèvent le voile de l'État, évaluent les morales, décrivent les calculs, mettent en jeu les passions, et, parfois au-delà de toute morale convenue, font admirer la grandeur, l'extraordinaire, le sublime.

— Christian BIET

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Écrit par

  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre

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Autres références

  • CORNEILLE PIERRE (1606-1684)

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    • 5 567 mots
    • 1 média
    ...aux préceptes des théoriciens. Un des plus en vue parmi ces théoriciens, l'abbé d'Aubignac, avait déjà publié, en 1657, sa Pratique du théâtre, quand Corneille fit paraître, en 1660, ses trois discours : De l'utilité et des parties du poème dramatique ; De la tragédie et des moyens de la traiter...

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