UNE HISTOIRE DE LA COMPTABILITÉ NATIONALE (A. Vanoli)
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Modestement intitulé Une histoire de la comptabilité nationale, ce gros ouvrage paru en 2002 aux éditions de La Découverte (Paris) est bien plus riche que ne le laisse présager son titre, et doit retenir l'attention non seulement des économistes professionnels – qui devraient se préoccuper plus qu'ils ne le font de la signification et de la validité des données économiques quantitatives qu'ils manipulent –, mais également de tous ceux qui s'interrogent sur la place prise dans nos sociétés par un discours économique qui tire beaucoup de son apparente scientificité de l'utilisation de chiffres. André Vanoli nous invite, en effet, à suivre l'histoire de l'élaboration et des progrès de la comptabilité nationale (et, plus largement, de la statistique économique) ; il en explicite aussi les caractères actuels et en discute des enjeux. Mais là où la plupart des ouvrages disponibles s'efforcent de simplifier ce qui s'est passé et de décrire et justifier les solutions retenues, l'auteur décrit les méandres de l'histoire et donne à réfléchir sur les problèmes et les débats auxquels fait face une discipline qui se développe dans un contexte différent et moins favorable qu'auparavant : mondialisation et libéralisation des économies, transformation du rôle économique des États, accélération du progrès technique...
Nul autre qu'André Vanoli ne pouvait écrire un tel ouvrage. Entré en 1957 au Service des études économiques et financières (S.E.E.F.), créé au sein de la division du Trésor autour de Claude Gruson et qui va publier les premiers comptes français, il passe ensuite à l'I.N.S.E.E. qui, à partir de 1962, est chargé de l'élaboration des comptes, et en dirigera la division de la synthèse des systèmes statistiques. Il participe aussi très activement au mouvement international d'harmonisation des comptabilités nationales, depuis les premiers efforts européens des années 1960 jusqu'à la dernière grande révision des systèmes internationaux, qui s'achève en 1993, et dans laquelle il a joué, semble-t-il, un rôle de leader intellectuel. Président, de 1977 à 1979, de l'International Association for Research in Income and Wealth et, depuis sa création en 1983, de l'Association [française] de comptabilité nationale, il a également participé à la mise en œuvre des comptes nationaux de divers pays. Il est donc un observateur particulièrement participant (« J'ai été, je reste, un acteur du domaine, de surcroît un des plus combatifs ») qui nous livre bien, comme l'indique le titre, une histoire de la comptabilité nationale. Son implication dans cette histoire nous permet d'ailleurs de bénéficier de riches aperçus sur le processus complexe de prise de décision dans les organisations internationales.
Les parties I, II, III et V de l'ouvrage (« Naissance », « Systèmes et harmonisation internationale », « Synthèse statistique » et « Utilisations et statut de la comptabilité nationale ») constitueront pour longtemps un ensemble de référence. La comptabilité nationale française y est certes particulièrement bien traitée, mais c'est un juste hommage rendu à son originalité passée, à son caractère souvent précurseur et à l'influence qu'elle a eu finalement sur les systèmes internationaux actuels (S.C.N. 93/S.E.C. 95) qui ont, selon l'auteur, « atteint probablement un palier ». Les caractéristiques de ces derniers sont décrites avec une clarté qui fait aussi de cet ouvrage un manuel. Souvent négligé, le rôle d'encadrement, de synthèse et d'orientation du système statistique que joue la comptabilité nationale est bien mis en valeur : c'est d'ailleurs un des éléments qui fait que cette discipline, développée après la guerre dans une perspective de régulation macroéconomique nettement étatiste et interventionniste, a réussi à conserver sa place dans un monde devenu bien plus libéral. Comme le montre l'auteur, sa chance est aussi d'avoir rencontré une forte demande de statistiques et de comptes nationaux, aux fins de régulation internationale, de la part d'organismes comme le F.M.I. et, surtout, de l'Union européenne (critères de Maastricht, etc.) et son mérite est d'avoir su répondre à de nouvelles demandes (comptes trimestriels, comptes financiers et de patrimoine, comptes satellites, etc.)
La quatrième partie (« Concepts et théorie économique ») est la plus importante et aussi la plus problématique. Pendant longtemps, elle aurait été inimaginable dans un ouvrage – français – de comptabilité nationale : si les débats théoriques sur les agrégats et les comptes n'étaient pas rares dans les années 1930 à 1950, la comptabilité nationale s'est ensuite développée sur une base plutôt keynésienne et surtout empirique (la possibilité de faire dériver les comptes nationaux des comptabilités d'entreprises et de passer ainsi du « micro au « macro » sans théorie a été parfois envisagée, notamment en France). Mais le recul du keynésianisme et le succès d'une théorie néo-classique peu favorable à l'empirisme et étrangère à la démarche macro- ou méso-économique de la comptabilité nationale oblige cette dernière à réexaminer ses bases et ses rapports à la théorie économique. Signification de la consommation et du revenu, problème des relations avec le bien-être, articulation stocks/flux, traitement des administrations, du capital, de la consommation du capital fixe, de l'environnement, du partage volume/prix, etc., sont autant de thèmes présentés de manière approfondie. On notera que beaucoup des questions discutées ont commencé de l'être autour des années 1940... et le sont encore aujourd'hui. Et lorsque Vanoli écrit : « il faut probablement penser les relations entre la comptabilité nationale et la théorie économique standard en termes de non-contradiction plutôt qu'au sens où les mesures de la première devraient être fondées sur la seconde... », il suggère que le temps de l'ignorance réciproque est révolu mais que celui de la synthèse demeure encore lointain.
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Écrit par
- Marc PÉNIN : maître de conférences de sciences économiques à l'université de Montpellier-I
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